Sandra Laugier

Professeure de philosophie à l'Université Paris I Panthéon Sorbonne

La démocratie radicale, le perfectionnisme et la désobeissance civile

Peut-on compter sur soi-même, et comment ? Le penseur américain Henry David Thoreau, le jour où il s’installe au bord du lac de Walden – un 4 juillet, anniversaire de l’Indépendance américaine – décide qu’il construira sa maison de ses mains, et vivra seul, au milieu des bois : « je gagnais ma vie grâce au seul travail de mes mains ». Utopie ? Au bout de deux ans, Thoreau retourne à la civilisation, mais l’esprit de Walden vit toujours. En témoignent, aux Etats-Unis dans les années 1960 au moment de la bataille des droits civiques, et aujourd’hui en France, les multiples actes de désobéissance civile, concept inventé aussi par Thoreau. Je peux et dois m’opposer à la loi commune, m’isoler de la société, si je ne m’y reconnais pas. La désobéissance se fonde que sur un principe moral, la confiance en soi, qui encourage l’individu à refuser la loi commune et acceptée des autres, en se fondant sur sa propre conviction qu’elle est injuste. Compter sur soi-même, c’est cela : faire confiance à sa propre pensée, y compris contre les autres – et l’exprimer en public, trouver sa voix. Le vrai individualisme, fondé sur la confiance en soi (Self-reliance) est ainsi une réappropriation de la voix :

« Croire votre pensée, croire que ce qui est vrai pour vous dans l’intimité de votre coeur est vrai pour tous les hommes – c’est là le génie. Exprimez votre conviction latente, et elle sera le sentiment universel; car ce qui est le plus intime finit toujours par devenir le plus public ». (Emerson).

L’idée de désobéissance n’a pas d’autre fondement : c’est la conviction qu’une démocratie ne peut se fonder que sur la confiance en sa voix, et la capacité à se sentir exprimé. Dans une société démocratique, chacun construit son identité en instaurant quotidiennement un rapport fragile entre sa subjectivité et le collectif, entre le « je » et le « nous ». Mon consentement à la société et à son pouvoir politique est alors constamment en conversation. Mon ancrage dans la communauté me donne une « voix » qui me permet de parler au nom des autres, mais aussi d’exprimer que je ne veux plus parler pour une société injuste, ou la laisser parler pour moi.

Tel est le projet d’une démocratie radicale fondamentalement différente de celle fondée sur l’idée d’un contrat constitutif. Dans la démocratie radicale, la communauté n’est pas affaire de contrat ou d’accord préalable ; elle ne peut exister que dans sa constitution par la revendication individuelle et par la reconnaissance de celle d’autrui. Il ne s’agit pas d’une solution au problème de la moralité : bien plutôt d’un transfert de ce problème, et du fondement de l’accord communautaire, vers la connaissance et le revendication de soi, et de sa voix. Ce serait cela, alors, en définitive, le niveau de l’ordinaire.

Livres :

Démocratie radicale

Philosophie américaine

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Cette entrée a été publiée le 13/03/2015 par , et est taguée , , , , .
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