Sandra Laugier

Professeure de philosophie à l'Université Paris I Panthéon Sorbonne

Féminisme et care

Le care est d’abord le souci des autres, l’attention à la vie humaine et à ce qui fait sa continuité ordinaire. L’éthique du care appelle ainsi notre attention sur ce qui est juste sous nos yeux mais que nous ne voyons pas, par manque d’attention. C’est pour cela que l’éthique du care peut aussi se définir, si ‘on veut traduire le terme, comme éthique de l’attention, au sens à la fois de faire attention et d’attirer l’attention sur une réalité ordinaire : le fait que des gens s’occupent d’autres, s’en soucient et ainsi veillent au fonctionnement ordinaire du monde.

L’éthique du care, contextualiste et enracinée dans la relation vivante à autrui, s’est construite contre le modèle dominant la philosophie politique et morale contemporaine : elle inscrit les sources de l’éthique dans l’ordinaire des vies, comprises sous le chef du lien et de l’interdépendance d’êtres humains vulnérables, et pas dans la validations et l’application de principes généraux. Elles s’inscrivent à contre-courant des modèles tant d’une éthique de l’obligation d’un côté, que des éthiques conséquentialistes de l’autre : le calcul impartial des secondes et l’abstraction rationaliste des premières mettent en dehors de ce qui est moral à proprement parler l’ensemble des relations de proximité où la vulnérabilité ordinaire est quotidiennement prise en charge. Le concept de care a ainsi joué un rôle de révélateur social et politique de la vulnérabilité, en même temps que du caractère restreint des conceptions libérales de la vie sociale : la vulnérabilité et l’interdépendance sont opposées à l’abstraction d’êtres humains isolés, indépendants, dont la confrontation raisonnée (de Hobbes à Rawls) et la délibération serait à l’origine du lien social.

L’éthique du care a été l’objet d’un certain nombre de critiques, dont certaines (parmi les plus habiles) prenaient pour prétexte l’idée que le care ne serait pas féministe mais au contraire durcirait, voire essentialiserait, une distinction, une différence femme/homme, en lui donnant un contenu moral : les femmes représentant l’attention à autrui et au proche, contre les hommes emblématisant autonomie et impartialité ; les femmes dans les activités de soin à domicile, les hommes dans la vie active ; les femmes dans le privé, les hommes dans la vie publique. L’éthique du care, en voulant valoriser les qualités d’attention à autrui et les activités de souci des autres, serait alors la reprise ou la confirmation de ces stéréotypes. Or cette interprétation n’est pas la seule possible. Il semble qu’au contraire, l’éthique du care est une radicalisation du féminisme, car elle permet de mettre en évidence les problèmes les plus cruciaux aujourd’hui que doivent affronter les femmes.

Livres :

  • Le souci des autres – éthique et politique du care (édition, avec P. Paperman) collection « Raisons Pratiques », Editions de l’EHESS, Paris 2006.
  • Qu’est-ce que le care ? avec P. Paperman et P. Molinier, Payot, Paris, 2009.
  • Tous vulnérables ? Le care, les animaux, l’environnement, Payot, Paris, 2012.
  • Face au désastre. Le care, la folie et les grandes détresses collectives, avec V. Das, S. Pandolfo, A. Lovell, Ithaque, Paris, 2013. 

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Cette entrée a été publiée le 13/03/2015 par , et est taguée , , , .

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